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Michel Bonvalet
Entretien au coin du Net avec
Emmanuel
LEPAGE
Emmanuel Lepage est né
le 29 septembre 1966 à Saint Brieuc (22), le jour de la Saint
Michel. Il est auteur illustrateur de Bandes dessinées. Nous
lui devons, entre autres, l’adaptation en deux volumes pour Le Lombard
dans la collection Signe de Piste de « L’envoyé
« d’Huguette Carrière en 1989 et 1990.
Il a réalisé
sur scénario de Dieter la série « Névé
», puis avec Anne Sibran « La terre sans
mal» et sur son propre scénario les deux volumes
de « Muchacho », une Bd hors des sentiers
battus, originale et humaine où la religion se croise avec la
révolution au sein d’un Nicaragua en ébullition.
Nous lui devons aussi ce magnifique
« Les voyages d’Anna » qui se classe entre la Bd,
le carnet de voyages et nous offre un témoignage du grand talent
d’aquarelliste de l’auteur.
C’est pour sa participation
aux Bd Signe de Piste et pour son amitié avec Pierre
Joubert que nous souhaitions obtenir cet entretien mais aussi pour
l’ensemble de son œuvre déjà majeure dont nous aurons encore
souvent l’occasion de reparler !
Cachée dans la nature,
en bordure d’une départementale qui mène à la mer,
cernée par la verdure, on découvre le havre de paix d’Emmanuel
Lepage. Il y travaille au calme, loin de la la capitale (où il
se rend une fois par mois) et des pollutions de la ville.
La maison est accueillante, chaleureuse
comme son propriétaire. Des tableaux abstraits ornent les murs
du salon, style très apprécié de celui qui quotidiennement
met sur le papier des scènes concrètes et réalistes
!
En entrant on remarque tout de
suite les originaux de Pierre Joubert dédicacés et les
monceaux de livres et de documents. Il y a là, la quasi totalité
des livres sur Joubert (dont le recueil « Scout » introuvable
dans le commerce aujourd’hui. Un trésor pour collectionneur !)
Le maître des lieux à
l’allure d’un jeune homme, silhouette d’ado, visage ouvert «
à la Joubert » sourire franc et large, yeux rieurs mais
regard pénétrant, il dégage une sympathie immédiate
qui met à l’aise son interlocuteur.
Me voici donc devant le père
de Muchacho salué par de nombreux prix par ses pairs
et les amateurs de BD. Je ne peux retenir mes compliments qu’il accepte
avec un sourire en coin. Difficile de ne pas laisser paraître
mon admiration alors que la veille encore je dévorais « les
voyages d’Anna » et « La terre sans mal » (des bijoux
!)
En Bédéphile averti,
dessinateur et peintre amateur, j’avais aiguisé mon questionnaire
très technique dans le but évident d’informer les lecteurs
de la façon dont travaille l’artiste :
-Vous travaillez en couleur directe
? Pourquoi ? Comment ?
-Avec quelle marque d’aquarelle
? D’encre de chine ?
-Quelle taille de pinceaux ? Martre
ou synthétique ?
- Et les bulles, c’est vous-même
qui…etc..etc.
Je plaisante bien sur, mon questionnaire
était plus général, mais quand Emmanuel m’a invité
cordialement à m’asseoir devant un café fumant, j’ai
oublié tout ce que j’avais préparé pour deviser
tout simplement sur les sujets qui nous passionnent (j’avais quand
même ouvert mon dictaphone posé sur la table basse) et
deviser avec Emmanuel Lepage c’est encore mieux qu’un simple interview
en question/réponse.
D’emblée il évoque
Joubert et il est intarissable, préférant sans doute
ce sujet à ceux le concernant. Comme le Maître, il est
humble sans toutefois de fausse modestie. Il n’aime pas trop parler de
lui !
Pierre Joubert c’était
son modèle, il est devenu son ami malgré la grande différence
d’âge. D’ailleurs les dédicaces du Maître ne trompent
pas, l’amitié était partagée.
Il est venu le rencontrer à
Meudon, il avait 21 ans, déjà auteur de deux albums
parus aux éditions Ouest France. Emmanuel raconte volontiers
que dans son enfance, sa mère lisant des Signe de Piste, il a
été frappé par le style de Joubert qui donnait vie
aux héros des romans SdP et qu’avec sa rencontre avec Fournier
(Bizu et reprise de Spirou après Franquin) qui
lui donnait des cours, il a décidé de devenir dessinateur
illustrateur. Il était d’ailleurs plus orienté vers le
style semi humoristique de l’école Belge dans ses premières
réalisations (Kelvinn : La menace verte,
L’étranger).
Objecteur de conscience, en 1988
Emmanuel effectue un service civil à Paris. Dans l’annuaire,
tout simplement, il découvre le téléphone de
Pierre Joubert et prend rendez-vous.
Cette rencontre sera déterminante
pour sa jeune carrière : Joubert est intéressé
par le travail du jeune homme, plus d’ailleurs, dit-il, par un projet
de fresque avec bateaux, chevaux etc… que par la Bd elle-même.
« Pierre était un
peu réticent à ce moyen d’expression, il considérait
encore que ces « illustrés » empêchaient les
jeunes de lire de "vrais livres". Il avait sur le sujet une attitude
d’une grande naïveté. C’était un langage qui lui était
étranger. »
Il n’empêche que le grand
illustrateur décèle le talent d’Emmanuel et lui demande
à brûle pourpoint :
« Cà vous plairait
de faire de l’illustration ? »
Le jeune homme encore un peu timide
balbutie un « Oui ! » sans même réfléchir.
Pierre Joubert appelle aussitôt
Alain Gout à son bureau pour lui demander de recevoir le jeune
dessinateur, ce qui se fera dès le lendemain.
Alain Gout, lui, se montre plus
intéressé par les Bd et propose à Emmanuel de
participer à l’aventure Signe de Piste/Le Lombard en Bandes dessinées.
Il téléphone à son tour à Georges Pernin
alors directeur de collection au Lombard. Ce dernier au vu des réalisations
d’Emmanuel va l’engager pour illustrer L’envoyé
en deux volumes sur son propre scénario.
48 Heures après avoir rencontré
Pierre Joubert, l’artiste débutant se retrouve avec un contrat
pour deux albums.
Une belle histoire vraie ! Presque
un conte de fée.
Mais laissons lui la parole
:
« Pour l’anecdote, il y
a quelques temps je discutais avec Frédéric Bezian, le
dessinateur de bd (Adam Sarlech…) qui découvrant des SdP
me déclare que sa mère avait écrit dans cette collection…Je
lui demande le nom de sa mère…Huguette Carrière… l'auteur
de L'envoyé, que je n'avais jamais rencontré ! …
La vie a de ces coïncidences ! »
« Pierre Joubert aimait
son métier mais il n’hésitait pas à aider les jeunes
dessinateurs qui le sollicitaient. Ils sont nombreux à
l’avoir rencontré et nombreux ceux qu’il a inspiré,
Patrice Pellerin entre autres (L’épervier) qui a illustré
quelques SdP…et des grands qui sont venus vers lui pour le plaisir
: Juillard, Giraud…. Ca a d’ailleurs, je pense, émoussé
son intransigeance envers la BD, surprit que des gens aussi talentueux
puisse utiliser ce mode d’expression … »
« J’ai eu très
vite avec lui des relations amicales en dépit de notre différence
d’âge. Plus tard, dès que je montais à Paris j’allais
chez eux.
Pierre et Renée m’hébergeaient.
Joubert, pour moi, c'est d'abord
la rencontre d'un homme qui aimait la parole et donc la confrontation,
d'autant qu'à 20 ans j'étais très opiniâtre.
Il avait une réputation assez sulfureuse, j'avais besoin de comprendre.
On a eu des discussions extrêmement libres, sans concessions et
il appréciait.
Plus que la condescendance des gens qui lui servaient du "Cher
Maître".
Je me souviens qu’après
une journée de discussion Pierre me dit :
-Ecoutes, ce soir j’ai une grande
réception au musée de la Légion d’Honneur, tu
viens avec moi !
J’étais en tee shirt et
veste mais il m’a dit « tu restes auprès de moi, on
ne te t’embêteras pas ! »
Il ne voyait déjà
plus beaucoup et il me donnait le bras. Tout le monde était en
costume trois pièces, je dénotais un peu. Pierre était
le héros de la fête et chacun venait lui présenter
ses hommages et ses félicitations, il regardait cela de loin, l’air
un peu ailleurs. Les Saint Cyriens tenaient leurs épées
en s’inclinant… Je le sentais absent alors que c’était une soirée
donnée en son honneur. Un moment il m’a pris le bras et
nous nous sommes éloignés vers un couloir, Nous nous sommes
arrêtés devant une vitrine présentant la Légion
d’Honneur, Il m’a dit simplement :
« Tu vois, ça, c’est
le symbole de la vanité ! »
Autour de nous tout le monde arborait
le ruban rouge.
Joubert c’était ça
!
Joubert était conscient de
son travail et de sa valeur comme un artisan consciencieux, rigoureux,
sans orgueil mais sûr de la qualité de ce qu’il avait réalisé.
Il était très simple et ne se la jouait pas ! Sans fausse
modestie non plus, il parlait de son travail en artisan, c’était
très appréciable !
Moi, je cherchais à apprendre,
il me montrait sa technique. Il n’avait pas toujours les mots. Selon
lui il n’était pas pédagogue mais il prenait volontiers
son crayon, rectifiait mon dessin. Il expliquait en dessinant, c'était
mieux encore !
J'ai
toujours été féru d'histoire et particulièrement
celle du 20ème siècle, l'avant guerre, la collaboration
suscitent chez moi des questionnements toujours vifs. Comment sommes
nous arrivés, en France, à une telle faillite morale en
1940 ?
Joubert était pour moi un témoin de premier plan,
ayant frayé un moment avec les ligues monarchiques au début
des années 30. Par le scoutisme et par certains de ses dessins
il a été amené à côtoyer des gens dont
les valeurs me semblaient en complète contradiction avec les siennes
et celles de sa femme.
Comment ces amis que je connaissais ouverts, généreux,
curieux de l'autre, des autres, voyageurs impénitents, bons vivants,
chrétiens de gauche n'avaient, à cette sombre époque,
su ou voulu voir ce qui se passait ?
Comment Pierre Joubert, pourtant féru d'histoire, n'avait
pas perçu la duplicité d'un Pétain et de son abject
régime (du moins dans un premier temps), comme, nous dit-on,
une grande partie des Français ?
Renée, sa femme, évoquait
parfois le film de Marcel Ophüls "Le chagrin et la pitié"
comme représentatif de la confusion de l'époque. Je ne
jugeais pas, j'essayais de comprendre.
Pierre et Renée étaient Scouts au plus profond d'eux-mêmes
et ils en portaient sûrement aussi les contradictions. Le Scoutisme,
c'était pour eux une éthique, une ligne de vie au quotidien.
Je me souviens d’une expo en son honneur à Saint Malo…Il
avait demandé pour y participer qu’on lui paye simplement son
essence alors que des places en première classe étaient
réservées pour lui et son épouse !
Il nous avait dit :
-Pour l’hébergement ne
vous inquiétez pas, nous irons chez notre cousine à Cancale
!
Alors qu’une chambre était
réservée dans le meilleur hôtel de la ville.
Pour donner une idée de
l’état d’esprit du couple, il avait ajouté :
-Vous comprenez, avant on dormait
sous la tente mais passé 80 ans maintenant on dort dans la
voiture.
Leur voiture, il l’avait choisi
après s’être assuré que les banquettes arrière
repliées, ils avaient la place pour s’allonger et dormir.
Ils accueillaient chez eux des familles
entières, des Maliens ou des Congolais en permanence, c’étaient
les enfants des correspondants de leurs propres enfants. Les Joubert
c'était aussi ça.
Si au fil des années, l'homme
a pris le pas sur l'oeuvre, je reste fasciné par le dessin de
Pierre Joubert. Il demeure ma plus grande influence graphique.
Il a su, en plus de ses grandes capacités techniques, créer
un style, que ce soit en réalisme ou en humoristique, la plume
ou la gouache, on reconnait chaque fois sa patte. Ne dit-on pas "Un adolescent
à la Joubert"?
Pierre était un être généreux dans
sa vie comme dans son art, simple dans son rapport aux autres mais aussi,
je crois, comme tout artiste, un individu complexe. Cette complexité
se traduit dans l'aspect parfois sulfureux de ses représentations
de l'adolescence. Cette sensualité extrême, cette vitalité,
cette force fragile qui n'en finit pas de troubler les amateurs de son
œuvre.
.
Joubert faisait confiance aux gens qui croisaient son chemin.
Peut-être parfois trop, ce qui lui a nui. Particulièrement
en 2000 lors de cette lamentable histoire du festival de Mons organisé
en son honneur par des gens douteux. On a pu lire dans la presse Belge:"
Le dessinateur Vichyste Pierre Joubert". Il en fut profondément
blessé et sa famille très en colère. Depuis lors,
enfin, une attention plus grande est portée aux rééditions
de ses dessins et surtout à l'usage qui en est fait. Tant mieux,
il était temps ! Joubert n'étant pas du genre à
faire des procès.
Commentaire
: Pierre Joubert dans le privé, cela nous concerne
tous, les fans de ses illustrations, les fous des ses gouaches en jaquettes
ou couvertures, mais il fallait bien aussi qu’Emmanuel nous parle
de lui, pour qui nous étions venu…car si l’œuvre du disciple
n’atteint pas encore l’immensité de celle du Maître, la
qualité est comparable…sans doute grâce aux conseils de
Pierre Joubert mais surtout au travail de l’illustrateur…C’est Brassens
qui disait « Sans technique, le talent n’est rien qu’une sale
manie » et en matière de talent et de technique Emmanuel
n’est pas en reste…
« Après les deux
volumes de L’Envoyé, Georges Pernin et les éditions
du Lombard m'invitèrent à dessiner Le Prince Eric, Le
Lombard l’avait d’ailleurs déjà annoncé au dos
des BD, sans que le contrat n’ait jamais été signé.
Si on me l’avait proposé tout de suite, sans doute l'aurais-je
fait…Imaginez, le fleuron de Signe de Piste !... Mais après les
deux volumes de L"envoyé j'étais affranchi.
D'abord, je ne tenais pas à
me spécialiser dans des dessins de "petits garçons en
culottes courtes" ensuite je me méfiais de Dalens
et de ses idées. J’ai donc posé deux conditions à
l'éditeur: Participer à l’adaptation et pas de contact avec
l’auteur.
J'ai
commencé l'adaptation en BD. Je tenais à donner plus de
corps aux personnages, évacuer cette mièvrerie très
prégnante. Je faisais, par exemple, du père de Christian
un noble déchu, alcoolique et violent. Christian fuyait ainsi la
violence familiale dans le scoutisme et son amitié trouble pour
Eric. Il gagnait ainsi, pour moi, en présence et en humanité.
Il rejoignait ainsi des thématiques qui m'intéressaient.
Sans toucher à la trame ni à l'époque, je
souhaitais tout simplement faire une histoire qui parlait aux lecteurs
des années 90. L'éditeur a pris peur de mes velléités.
Pour eux, sans doute, moderniser le récit signifiait l'inscrire
dans l'époque contemporaine soit en 1989.
De plus nous eumes, Georges Pernin et moi, un désaccord
quant à la représentation de la fameuse scène où
la patrouille de Christian croise les Jeunesses Hitlériennes en
traversant l'Allemagne nazie. Georges voulait l'évacuer, moi non.
Tous les amateurs ou détracteurs du Prince Eric connaissent
cette scène. C'eut été botter en touche de ne pas
l'évoquer. Ne pouvions nous pas retracer le contexte, rappeler la
date de l'écriture du récit, expliquer, prendre position ?
C'était
risqué mais je crois qu'on ne pouvait faire "comme si" cette
scène n'existait pas
Du coup, j'ai compris que je n'aurai jamais les coudées
franches et quand j'appris de Georges que Serge Dalens, au courant de
l'affaire, voulait, sans doute légitimement, mettre son nez dans
notre travail, eh bien, j'ai jeté l'éponge! C'était
marcher sur des œufs et nous n'étions pas du tout sur les mêmes
attentes. J'ai fait le bon choix et n'en ai jamais douté.
Le Prince Eric est un livre témoin d'une
époque, un livre sans recul, contemporain de son écriture.
A ce titre pour l'historien, il est intéressant. Mais aujourd'hui
que les cartes sont retournées, il y a dans ce livre des choses
insoutenables pour le lecteur d'aujourd'hui.
J'ai pourtant toujours la nostalgie, comme beaucoup, de ce roman
lu à 10 ans à peine. Cette proposition soulèva des
émotions liées à l'enfance. N'était-ce pas
là la réalisation d'un rêve de gosse? Le refus de
faire cette adaptation fut sans doute un de mes premiers actes d'adulte.
Un jeune adulte qui avait une lecture bien plus sévère de
ce roman mais surtout qui commençait à comprendre le sens
d'une telle adaptation.
N'étions-nous pas alors en pleine reconquête morale
de la BD par le fameux groupe Ampère (Aujourd'hui Média Participations)
qui à l'époque venait d'acheter Le Lombard, Dargaud et
Fleurus (à qui appartenait Signe de Piste).
Je crois que cette collection Signe de Piste/BD participait de
cette remoralisation. Je comprenais peu à peu l'enjeu et le sens
de mes actes.
Pour preuve que je marchais sur des œufs en étant associé
à l'image Signe de Piste, par mon amitié à Joubert
et à mon adaptation de L'envoyé: Un journaliste
m'a une fois posé la question : Comment pouvais-je faire un tel grand écart politique
entre Signe de Piste et Muchacho ? sous-entendant que Signe de
Piste étaient des romans assimilés à l'extrême
droite alors que Muchacho tire résolument vers la gauche
révolutionnaire. Analyse rapide et provocatrice mais symptomatique.
J'ai du recadrer les choses !
Ma première influence est
l’école Franco Belge. Enfant, j’étais davantage attiré
par le dessin semi humoristique, celui de Jean-Claude Fournier, par
exemple, qui a été mon maître. Ma venue au
réalisme s’est fait par Joubert, j’étais fasciné
par la beauté et la sensualité qui se dégageaient
de ses dessins et que j’ai essayé peu à peu de traquer.
J’ai ensuite découvert Giraud, Christian Rossi et,
en particulier « Les errances de Julius Antoine
». Cette façon de s’impliquer dans l’histoire
de manière très intime, de se raconter à travers
la relation aux autres m'a profondemment touché… D’ailleurs Névé
n’aurait sans doute pas existé s’il n’y avait pas eu cette rencontre
avec ce livre.
- Vos différents albums se
déroulent pour la plupart hors de France, et souvent en
Amérique centrale. Comment vous documentez-vous ? Vous rendez-vous
sur place pour atteindre un tel réalisme ?
J’ai pas mal voyagé, enfant
avec mes parents puis plus tard souvent seul, j’ai fait le tour du monde
il y a 7 ans. J’ai aussi passé 8 mois en Amérique latine…
Maintenant je voyage beaucoup moins, avec les enfants, petits, c’est
plus difficile.
En fait je fais assez peu de repérage,
je me méfie du repérage, je préfère travailler
sur le souvenir ou l’idée que je peux me faire d’un paysage.
J’essaie de m’imprégner d’une atmosphère. Je crains de
me laisser enfermer dans une documentation, d’être trop prisonnier
au détriment de ma mise en scène et de l’ambiance que
je veux créer pour soutenir le récit. »
- Pour « Les voyages d’Anna
» vous vous êtes inspiré de cartes postales anciennes
?
« Pas du tout ! C’est
l’inverse, les cartes présentées dans l’album. sont
tirées des dessins que j’ai réalisés. »
- Et la forêt amazonienne
? Elle tient une place importante dans vos derniers albums.
« Celle que j’ai dessinée
pour « Muchacho » ou "La terre sans mal"est
une forêt fantasmée, j’essaie de traquer l’atmosphère
plutôt que de savoir si telle ou telle plante existe vraiment
en Amérique centrale ou non. Ce que j’essaye c’est de plier ce
décor pour en faire un protagoniste qui participe en fait de l’état
physique et psychologique des personnages. Je vais donc m’entourer
d’images, non pas pour en être prisonnier mais pour m’en servir
comme d’un dictionnaire de formes dans lequel je vais piocher.
C’est un peu prétentieux
ce que je vais dire là, mais la forêt comme la montagne
n’est pas très difficile à dessiner dans le sens ou la
forêt, c’est des lignes et des masses, les masses ce sont les
arbres feuillus et les lignes les troncs et les lianes.
Donc je pars de composition, je
dirais abstraite, pour essayer de faire naître un sentiment.
J’ai toujours été intéressé par la peinture
abstraite, (c’est pour ça d’ailleurs qu’autour de vous il y a beaucoup
de tableaux abstraits).
Il y a des choses par contre que
je ne sens pas du tout, les armes, par exemple. Je ne suis pas satisfait
de mes personnages lorsqu’ils utilisent des armes…les miens portent
des jouets. On ne sent pas assez le poids de l’arme dans leur attitude…ça
me pose un vrai problème ! »
Commentaire : Pour qui a lu «
La terre sans mal » et « Muchacho
» (Tome 1 et 2), il faut vraiment y regarder a plusieurs
fois avec un sens critique très aiguisé pour adhérer
à la remarque d’Emmanuel sur son travail. Les planches sont toutes
remarquables de talent et de qualités artistiques…A se demander
comment on peut réaliser chaque case sans faute…
Il est vrai que c’est une grande
émotion que de découvrir une planche originale et si l’artiste
lui-même peut y trouver quelques défauts, ce n’est pas
le cas de celui qui ressent cette émotion.
- Vous avez adopté la couleur
directe, c'est-à-dire l’aquarelle en direct sans intervention
de mise à l’encre du trait. Comment cela s’est-il passé ?
« En fait la couleur directe,
c’est venu avec « La terre sans mal ». J’ai eu pour
cet album quelques difficultés à me défaire de
l’encrage au noir et mes personnages restent encore soulignés,
seuls les décors en second plan échappent à cette
règle propre à la BD dont il m’a été difficile
de faire totalement abstraction.
Aujourd’hui je vais aussi vite
pour réaliser une planche (entre trois et cinq jours) en couleur
directe, qu’auparavant au noir, auquel il fallait ajouter la mise en
couleur.
Commentaire : En feuilletant
« La terre sans mal » et « Muchacho »
on s’aperçoit que ce procédé donne
une profondeur et un réalisme au décor tout en mettant
les personnages en premier plan. Pour certaines scènes même,
il aurait été dommage de ne pas utiliser l’effet encrage,
en particulier pour les scènes avec les indiens en contre-jour.
L’aquarelle ajoute un coté brumeux, humide, voire onirique au décor,
particulièrement à la forêt amazonienne.
- En ce moment quels sont vos projets
?
« En ce moment, toujours
en couleurs directes, je travaille sur une BD moins réaliste, se rapprochant
du style d’ « Alexis Clément est mort »,
un dessin semi humoristique… tenez j’ai quelque chose qui devrait
vous faire plaisir ! »
Commentaire : J’ai eu le
plaisir de découvrir les premières planches de la prochaine
BD d’Emmanuel Lepage et en outre, après quelques recherches,
il m’a offert ce tiré à part réalisé avec Pierre
Joubert pour le livre « A propos de Bob Morane » signé
par les deux artistes réunis.
Pour des raisons de rendez-vous
j’ai du prendre congé à regret ayant encore mille choses
à demander et à écouter.
Alain Gout m’avait averti : Emmanuel
Lepage n’est pas seulement un grand artiste, c’est avant tout un homme
profond et attachant.
Peut-être que cet entretien
ne sera pas le dernier ? Du moins je l’espère !
Bibliographie d'Emmanuel Lepage:
1987: Kelvinn: La menace verte (Ouest-France)
1988: Kelvinn : L'étranger (Ouest-France)
1989: L'envoyé: Les maudits à Maletor (adaptation
de Georges Pernin) (Editions du Lombard)
1989: Du Guesclin (textede Gérard Pernon) (Editions
Gisserot)
1990: L'envoyé :La statue d'or vivant (adaptation de
Georges Pernin) (Editions du Lombard)
1990: Mozart :(texte de Gérard Pernon) (Editions Gisserot)
1991: Le Mont Saint Michel (texte d'Alain Dag'naud) (Editions
Gisserot)
1991: Névé : Bleu regard (texte de Dieter) (Editions
Glénat)
1992: Névé: Vert Soley
"
"
1995: Névé : Rouge passion "
"
1996: Névé : Blanc Népal
"
"
1997: Névé : Noirs désirs
"
"
2000: La terre sans mal (texte d'Anne Sibran) (Editions Dupuis)
2000: Alex Clément est mort (texte de Delphine Rieu)
(Editions Vents d'Ouest)
2003: Brésil (texte de Nicolas Michel) (Editions Casterman)
2003: América (texte de Nicolas Michel) (Editions Casterman)
2004: Muchacho (tome 1) (Editions Dupuis)
2004: Les voyages d'Anna (textes de Sophie Michel) (Editions
Maghen)
2006: Muchaco (tome 2) (Editions Dupuis)
Le travail d'Emmanuel Lepage a été
récompensé de nombreux prix dont les plus récents
:
La terre sans mal: Prix Eléphant d'or
1999, Prix oecuménique BD 2000, Grand prix du festival BD de
Sierre 2000, Prix des libraires 2000
Muchacho 1 : Prix Chateau Cheverny BD historique
2004, Soleil dor du meilleur album 2004, Eléphant d'or 2004,
Prix Saint Michel du meilleur dessin 2004.
Muchacho 2 : Monaco - Prix 2007 de la meilleure bande
dessinée adaptable.
Si vous voulez en savoir encore plus sur cet artiste :
http://www.danielmaghen.com/DM/books/lepage/lepage_book.html#
http://phylacteres.skynetblogs.be/post/3907987/entretien-avec-emmanuel-lepage--auteur-de-muc
http://www.michel-edouard-leclerc.com/blog/m.e.l/archives/2007/02/emmanuel_lepage_1.php
http://www.actuabd.com/spip.php?article4464
©2007
Michel Bonvalet
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