De l’indianisme
Alain Jamot



« Wakanda, dhe-hu
Wapa-dhin a ton he »
« Puissance du Tout, un homme
a besoin de toi pour chanter, aide-moi »
(cité par Paul Coze, in
Wakanda,Revue française, 1929)



Les Indiens d’ Amérique du Nord hantent depuis fort longtemps la conscience occidentale. Bons sauvages, barbares, victimes, bourreaux, leur histoire sera réécrite bien souvent, afin que nos petites sensibilités puissent s’accommoder de ce que les historiens nous feront découvrir progressivement.

Nous connaissons tous pourtant Cochise, Geronimo, Sitting-Bull, les Iroquois, les Sioux, les Apaches, et nous avons tous déjà vu un calumet, un tipi ou un tomahawk…L’indianisme n’est que la partie la plus secrète et la plus fascinante du rêve de liberté incarné par les sagas du Far-West.

La littérature et les mouvements de jeunesse européens et américains utiliseront ce mythe abondamment, et notamment la collection Signe de Piste. Je vous propose aujourd’hui un voyage à travers ce mythe, et de vous souvenir, pour ceux qui ont connu ce temps, de l’époque ou nous jouions encore aux Indiens et aux Cowboys…

Aux origines du Signe de Piste

En 1937 paraît
Sous le signe de la tortue, de Georges Cerbelaud-Salagnac, un jeune journaliste français, passionné par le Canada et ses tribus.. C’est le premier Signe de Piste, et il est intégralement consacré à une histoire « des vieux temps, des très vieux temps, d’une époque imprécise où il n’y avait encore que des hommes rouges du détroit de Béring au détroit de Magellan. Elle se déroule quelque part dans ces contrées septentrionales que l’on appelle aujourd’hui les territoires du Saskatchewan, bien avant les migrations des Linapis vers le Sud et vers l’Est, bien avant que leurs bandes nomades ne se divisent en trois clans, celui du Loup, celui de l’Oie et celui de la Tortue.
Transmis d’âge en âge, au cours des siècles, le soir aux feux de camp, le conte nous arrive fidèlement avec tout le mystère qui enveloppe son origine ; de temps à autre, un chef aux cheveux blancs le répète aux jeunes hommes dans quelque réserve où la race noble et fière achève de mourir sans une plainte, sans un cri de révolte. Mais les feux d’aujourd’hui sont pâles et les jeunes homme n’ont plus des guerriers que l’aspect.
Bientôt, sur le peuple anéanti, il faudra tirer un voile noir… C’est pourquoi pieusement, j’ai saisi le flambeau… ».

Le ton est donné, il s’agit de transmettre la geste d’un peuple avant qu’il ne disparaisse. Le style austère peut surprendre, mais Cerbelaud-Salagnac n’est pas le seul à entonner un chant funèbre en l’honneur des Indiens. Paul Coze, avant lui, en 1929, dans
Wakanda, ne dit pas autre chose : « Une bise légère s’est levée. J’entends près de moi un petit claquement qui se répète, c’est un morceau d’étoffe rouge, demeurée là…
L’étoffe rouge : c’est l’étoffe magique, l’étoffe qui inspire, qui fait penser ; c’est le drapeau symbolique ; c’est le linceul , sanglant aussi , d’une race qu’on a voulu exterminer, et qui vit encore…qui vit, mais pour combien de temps ? « .
Georges Ferney surfera également, avec
Fort Carillon, sur cette vogue, mais avec beaucoup plus de légèreté. L’ Indien n’est plus victime, mais adversaire luttant sur son territoire.

II L’indianisme historique

L’indianisme pourrait apparaître, à première vue, comme une importation américaine et comme un argument culturel utilisé par l’Amérique pour s’imposer sur la scène internationale. Or, il n’en est rien car l’indianisme, en ses débuts, est d’abord un mythe littéraire et philosophique européen.

Ainsi, Montaigne, à Rouen en octobre I562, voit pour la première fois des Indiens du Brésil :
« Je trouve qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage, comme de vray il semble que nous n'avons autre mire de la vérité et de la raison que l'exemple et idée des opinions et usances du païs où nous sommes. Là est toujours la parfaicte religion, la parfaicte police , perfect et accomply usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de mesmes que nous appelons sauvages les fruicts que nature, de soy et de son progrez ordinaire, a produicts: là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons alterez par nostre artifice et detournez de l'ordre commun, que nous devrions appeler plutost sauvages. En ceux là sont vives et vigoureuses les vrayes et plus utiles et naturelles vertus et proprietez, lesquelles nous avons abastardies en ceux cy, et les avons seulement accommodées au plaisir de nostre goust corrompu...Trois d'entre eux, ignorans combien coutera un jour à leur repos et à leur bonheur la connoissance des corruptions de deçà , et que de ce commerce naistra leur ruyne, comme je presuppose qu'elle soit desjà avancée, bien miserables de s'estre laissez piper au desir de la nouvelleté, et avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nostre, furent à Rouan , du temps que le feu Roy Charles neufiesme y estoit. Le Roy parla à eux long temps; on leur fit voir nostre façon, nostre pompe, la forme d'une belle ville. Apres cela quelqu'un en demanda leur advis, et voulut savoir d'eux ce qu'ils y avoient trouvé de plus admirable ils respondirent trois choses, d'où j'ay perdu la troisiesme, et en suis bien marry; mais j'en ay encore deux en memoire. Ils dirent qu'ils trouvoient en premier lieu fort estrange quetant de grands hommes, portans barbe, forts et armez, qui estoient autour du Roy ( il est vray-semblable que ils parloient des Suisses de sa garde), se soubs-missent à obeyr à un enfant, et qu'on ne choisissoit plus tost quelqu'un d'entr'eux pour commander; secondement ( ils ont une façon de leur langage telle, qu'ils nomment les hommes moitié les uns des autres) qu'ils avoyent aperçeu qu'il y avoit parmy nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez, et que leurs moitiez estoient mendians à leurs portes, décharnez de faim et de pauvreté; et trouvoient estrange comme ces moitiez icy necessiteuses pouvoient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prinsent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons. «
Essaiss, XXXI, Des cannibales.

Plus tard, sous l’influence du rousseauïsme, naît le mythe du bon sauvage, exempt des tares de la civilisation, en osmose avec la Nature. La frange éclairée de l’aristocratie adopte très vite ce renversement de valeurs et se l’ approprie pour longtemps:en 1797, à l'âge de vingt-trois ans, le futur Louis-Philippe, en compagnie d’un petit groupe de français décide de tenter le rêve de l’époque, le voyage au Nouveau Monde.

Louis-Philippe
Journal de mon voyage d' Amérique
« L'habillement des Cherokees est fait avec des étoffes et des marchandises européennes. Les gens riches parmi eux portent de grandes robes de chambre volantes, de toiles peintes ou d'étoffes semblables. Quelques-uns portent des chapeaux, mais le plus grand nombre a conservé la coiffure indienne. Ils se rasent la tête de manière à ne laisser de cheveux que sur le crâne et le derrière de la tête, comme seraient les Capucins s'ils conservaient leurs cheveux dans l'intérieur de leurs auréoles. L'extrémité de ces cheveux est ordinairement ornée de quelques pendrillons ou de quelques tresses faites à leur manière avec de l'étain, du crin teint en rouge... etc... Quelquefois ce sont les cheveux eux-mêmes qui sont teints en rouge avec du vermillon, ce qui est affreux et les fait paraître ensanglantés. En tout le vermillon est très à la mode parmi eux et il est toujours placé dans l'endroit où on s'attendrait le moins à le trouver. Tantôt il y en a une forte touche sous un oeil et il n'y en a que là, tantôt il y en a devant l'oreille et tantôt à la racine de cheveux. Il y en a aussi qui, pour se rendre plus agréables, se mettent dans la tête des plumes de dindons ou d'autres oiseaux auxquelles ils ajoutent encore des pendrillons, des petits grains de verre et du duvet teint en rouge.
Leur habillement est si varié qu'il est impossible d'en donner une idée exacte. La plupart portent une couverture de laine passée sur l'épaule gauche et sous l'épaule droite de manière à leur laisser le bras droit entièrement libre. Ils portent tous une chemise ou tunique qui est, dit-on, lavée assez souvent. Ils se baignent assez fréquemment. La culotte est un vêtement inconnu chez eux. Ils n'ont que le petit carré de drap et soit la chemise soit la tunique est fixée par une ceinture, de manière à le cacher entièrement."

Mais l’écrivain français qui donne réellement ses lettres de noblesse au mouvement, c’est Chateaubriand.

Chateaubriand,
Le voyage en Amérique,
"L'Iroquois était d'une forte stature : poitrine large, jambes musculaires, bras nerveux. Les grands yeux ronds de l' Iroquois étincellent d'indépendance; tout son air était celui d'un héros; on voyait reluire sur son front les hautes combinaisons de la pensée et les sentiments élevés de l'âme. Cet homme intrépide ne fut point étonné des armes à feu lorsque, pour la première fois, on en usa contre lui : il tint ferme au sifflement des balles et au bruit du canon, comme s'il les eût entendus toute sa vie; il n'eut pas l'air d'y faire plus d'attention qu'à un orage. Aussitôt qu'il se put procurer un mousquet, il s'en servit mieux qu'un Européen. Il n'abandonna pas pour cela le casse-tête, le couteau, l' arc et la flèche; mais il y ajouta la carabine, le pistolet, le poignard et la hache; il semblait n'avoir jamais assez d'armes pour sa valeur. Doublement paré des instruments meurtriers de l'Europe et de l'Amérique, avec sa tête ornée de panaches, ses oreilles découpées, son visage barbouillé de noir, ses bras teints de sang, ce noble champion du Nouveau Monde devint aussi redoutable à voir qu' à combattre sur le rivage qu'il défendit pied à pied contre l'étranger.
C'était dans l'éducation que les Iroquois plaçaient la source de leur vertu. Un jeune homme ne s'asseyait jamais devant un vieillard : le respect pour l'âge était pareil à celui que Lycurgue avait fait naître à Lacédémone. On accoutumait la jeunesse à supporter les plus grandes privations, ainsi qu'à braver les plus grands périls. De longs jeûnes commandés par la politique au nom de la religion, des chasses dangereuses, l' exercice continuel des armes, des jeux mâles et virils, avaient donné au caractère de l'Iroquois quelque chose d'indomptable. Souvent de petits garçons s'attachaient les bras ensemble, mettaient un charbon ardent sur leurs bras liés, et luttaient à qui soutiendrait plus longtemps la douleur. Si une jeune fille commettait une faute, et que sa mère lui jetât de l'eau au visage, cette seule réprimande portait quelquefois cette jeune fille à s'étrangler.

L'Iroquois méprisait la douleur comme la vie : un sachem de cent années affrontait les flammes du bûcher; il excitait les ennemis à redoubler de cruauté; il les défiait de lui arracher un soupir. Cette magnanimité de la vieillesse n'avait pour but que de donner un exemple aux jeunes guerriers, et de leur apprendre à devenir dignes de leurs pères."


Claude Eterstein en propose une analyse très pertinente :

En 1801, lorsqu'il publie
Atala, Chateaubriand est encore un inconnu. « C`'est de la publication d'Atala que date le bruit que j'ai fait dans ce monde », écrit-il dans les Mémoires d'outre-tombe. Ce récit est un épisode de l'histoire des Natchez, une tribu indienne de Louisiane massacrée par les Français en 1727. Dans Atala ou les amours de deux indiens dans le désert, Chateaubriand accomplit un rêve de jeunesse : décrire les moeurs des indiens et une nature exotique que son voyage en Amérique lui a permis de découvrir. Dans cette contrée que les habitants des Etats-Unis appellent le "Nouvel Eden" , Chactas, un vieil Indien, raconte à René, un jeune Français, son histoire. Dans sa jeunesse, Chactas, fait prisonnier et condamné à mort, a été délivré par Atala, une jeune fille chrétienne qui l'aime. Après avoir erré dans la forêt, les fuyards sont recueillis par un missionnaire, le père Aubry. Déchirée entre son amour et son voeu de se consacrer à Dieu, Atala met fin à ses jours en laissant Chactas, avec lequel elle devait se marier, dans le désespoir.
La poésie des déserts du Nouveau Monde jointe à l'évocation des tourments de la passion devait avoir un retentissement considérable sur la sensibilité de la première génération romantique.

De la littérature classique, officielle et reconnue, l’indianisme va gagner peu à peu l’ imaginaire de la littérature populaire, via le roman d’aventure, de nos jours assez délaissé, mais qui connut ses heures de gloires ( et ses tirages impressionnants ), de la fin du XIXe siècle à 1940 ( comme quoi tous les feuilletonistes ne se nommaient pas tous Honoré de Balzac ou Eugène Süe…).

Le site
http://www.roman-daventures.info en présente une très bonne synthèse :

« Fenimore Cooper (1789-1851): On considère souvent Fenimore Cooper comme l'un des pères du roman d'aventures. S'il a influencé toute la littérature européenne (en France, Balzac, Chateaubriand ou Barbey d'Aurevilly le citent comme l'un de leurs maîtres), c'est en effet dans l'imaginaire de la littérature populaire que son importance a été la plus durable.(…) Avec
The Pioneers (1823) et surtout Last of the Mohicans (1826), il est à l'origine du roman d'aventures géographiques, opposant deux univers, celui de la civilisation et de la sauvagerie, et à travers eux, deux systèmes de valeurs qui s'affrontent. Si la vision romantique de la nature et des coureurs des bois qu'il développe a été critiquée par ses prédécesseurs (et en particulier par Mark Twain), en décrivant la frontier, il a directement influencé un grand nombre d'auteurs: en France, on citera Gustave Aimard (Les trappeurs de l'Arkansas) et Gabriel Ferry (Le coureur des bois); en Grande-Bretagne, Mayne Reid (The Scalp Hunters); en Allemagne, Friedrich Gerstäcker, Balduin Möllhausen, et surtout Karl May (Winnetou).La série des Leatherstocking (Bas-de-Cuir), comprend The Pioneers (1823), Last of the Mohicans (1826), The Prairie (1827), The Pathfinder (1840), The Deerslayer (1841

Karl May
Méconnu en France où il n'est plus édité que sporadiquement et sans l'appareil critique qu'il mériterait, Karl May est l'auteur le plus lu et le plus vendu en Allemagne, loin devant Goethe. Bien plus, on lui voue un culte qui dépasse largement celui de Dumas en France, de Rice Burroughs aux Etats-Unis ou de Salgari en Italie. Adapté continuellement au cinéma, à la télévision, en bande dessinée, et même en jeu vidéo, il connaît également, fait plus rare, de très nombreuses adaptations théâtrales encore de nos jours, et plusieurs festivals - qui tiennent du wild west show, du théâtre et du symposium western - lui sont consacrés. Plusieurs éditions complètes de ses oeuvres sont disponibles: l'édition populaire en 70 volumes, l'édition savante en 99 volumes, et l'on ne compte pas les versions simplifiées pour la jeunesse. Auteur favori d'Albert Einstein et d'Adolf Hitler, cité aussi bien par Oskar Lafontaine et le chancelier Kohl, Karl May est en réalité l'une des figures clé de la culture allemande qu'il synthétise et qu'il a contribué à construire
. (…)

S'il a écrit quelques 70 ouvrages, Karl May est avant tout connu pour ses récits d'Indiens, imités en grande partie de Fenimore Cooper(…) Son héros le plus fameux est Winnetou, chef des Mescaleros, qui partage les aventures d'Old Shatterhand le trappeur capable de tuer un homme avec ses poings (shatterhand vient de shatter, "fracasser", et hand, la main). (…) Dans le premier Winnetou, par exemple, le jeune Shatterhand travaille pour le chemin de fer (et donc pour le progrès de la civilisation), mais son initiation au wild west (orchestrée par Sam Hawkens) est identifiée au monde de la sauvagerie par un certain nombre d'épisodes clés à la signification transparente: la chasse au bison, la capture des chevaux, et surtout la fascination pour Winnetou, l'indien qui a su rester pur. Reste que Winnetou est capturé, puis délivré par les héros, et que l'amitié des deux hommes se fera sous la forme d'une allégeance de la sauvagerie à la civilisation… (…) Sa défense des droits des Indiens s'accompagne de l'idée de leur inexorable disparition: la grandeur de l'Indien vient de ce qu'il s'agit d'une race condamnée; et le rousseauisme de Karl May se double d'un romantisme crépusculaire: n'a-t-il pas évoqué sa "profonde compassion pour le sort des peuplades concernées les Indiens]"?

Cerbelaud-Salagnac ne se situe donc pas seulement dans la tradition scoute de l’indianisme, mais dans celles également de la littérature classique et de la littérature populaire. Alors que la vogue de l’indianisme et de la totémisation était contrée et en perte de vitesse chez les SDF à la fin des années trente, il pense probablement avec Jacques Michel, le directeur de la collection, que le filon est encore largement exploitable ( ce dernier ayant d’ailleurs publié, dans son recueil de contes et nouvelles
Le Foulard de satin ( 1930) un texte situé au Canada, et très moralisateur sur les Indiens : Les chiens ou un drame au Mackensie).

D’ autant plus que Cerbelaud-Salagnac est un véritable passionné de tout ce qui touche à la présence française en Amérique, et qu’il commettra bien des ouvrages ( romans et essais) sur le sujet tout au long de sa vie
(Aux mains des iroquois 1947, Massacre au Lac-des-Bois 1955 , Le Canon tonne à Saint-Eustache 1953, Chemise-de-Pierre 1958 , Les Français au Canada : du golfe Saint-Laurent aux Montagnes-Rocheuses 1962…)

III Les mouvements de jeunesse indianistes

Seton et Le mouvement Woodcraft
En 1902, Ernest Thompon Seton, un peintre et naturaliste américain d’ origine britannique, publie
The Birch-Bark Roll of the Woodcraft Indian, la bible du seul mouvement authentiquement et intégralement indianiste. Il propose aux jeunes américains d’ imiter la civilisation peau-rouge, en vivant dans la nature et en pratiquant ses rites et son sens de l’honneur et de la communauté, méthode qui préfigure en bien des points le scoutisme de BP .

Daniel Carter Beard, un autre américain, fonde en 1905 The Society of the Sons of Daniel Boone, une organisation de jeunesse puisant elle aussi sa mythologie dans le Grand Ouest américain et qui sera absorbée par la suite par les Boys-Scouts of America.

Le Kibbo Kift
Seule exception européenne, le Kibbo Kift sera fondé en 1920 par John Hargrave, un ex-protégé de Baden-Powell. Il quitte le scoutisme et mélange traditions indiennes et revival saxon, avec costumes assortis. Quintessence de l’ esprit Woodcraft ( l’art de la vie sauvage), son groupe deviendra plus tard un parti politique, les Chemises Vertes. Une scission du Kibbo Kift existe toujours, The Woodcraft Folk. Ailleurs, en Europe, seule la Tchécoslovaquie adoptera avec enthousiasme cette méthode de plein air, et l’on assiste actuellement à son réveil, après cinquante années d’ interdiction communiste.

IV L’indianisme dans le scoutisme

Baden-Powell
Baden-Powell utilise le Peau-Rouge comme support d’activités pour ses éclaireurs, mais se méfie de cet imaginaire. Il lui préfère le folklore de Kipling, le mythe de l’Inde (particulièrement sensible chez un ex-officier de l’ armée des Indes) et celui du Chevalier, incarnant à merveille les valeurs qu’il propose aux jeunes anglais, la défense de l’ Empire Britannique. Cependant, il paraît désormais établi qu’ il utilise, lors du premier camp scout sur l’ile de brownienne, l’ouvrage le plus célèbre de Seton,
The Birch-Bark Roll of the Woodcraft Indian

Paul Coze
Paul Coze reste, en France, l’une des figures les plus importantes dans l’introduction de la culture indienne de ce côté de l’ Atlantique. Au sein des Scouts de France, mais aussi par de nombreux articles et livres (
Cinq scouts chez les peaux rouges, l’ Oiseau-Tonnerre , Mœurs et histoire des Peaux-Rouges), il ne cessera de partager cette passion, qu’il accompagnait d’une dévotion au moins égale pour le rodéo et l’univers cowboy.
Carine Chabrier (
Mémoire de Maîtrise d’Histoire à l’université Paris IV " L'adoption du scoutisme par l'Eglise catholique en France, pendant l'entre-deux-guerres :pour des Scouts catholiques ou des Catholiques scouts ? ") nous rappelle que l’engouement dont bénéficie le monde des Indiens rencontre très vite des opposants farouches parmi les premiers convertis aux vertus du scoutisme alors balbutiant.

« La déclaration de principes des Chevaliers de saint Louis, groupement parisien d'inspiration scoute, quant à elle, nous donne un exemple de tri dans la pédagogie initiale: "Les caractéristiques essentielles de notre organisation: absence de louvetisme(1), rejet du système des badges(2), pratique de la liturgie, considérée avec le campisme, le système des patrouilles, le code(3) et la promesse comme moyen nécessaire de formation; abolition des cris, totems, jeux ou autres choses qui rappellent la vie des Peaux-Rouges (…)

Les troupes de Saint-Honoré d'Eylau, regroupées sous l'appellation de troupes Saint-Louis, divisées en trois partis en novembre 1920, en comptent désormais quatre: la Ie Paris, les Comanches, est dirigée par Paul Coze ; la Ve Paris, les Athapaches, par J. Carron, la VIe Paris, les Pawnies, par H. Suquet, la Xe Paris, marine, par E. Imbona.(…)

Quoique tout le monde éclate de rire lorsque Paul Coze est nommé chef (peut-être à cause des plumes qu'il porte sur la tête, à l'imitation des Indiens), une douzaine de jeunes s'inscrit. Ils forment deux patrouilles: les Coqs, C.P. Marcel Coze, et les Lions, C.P. Jacques Alby. Ils se réunissent tous les jeudis et dimanches, lisent Eclaireurs de BP, et se renseignent auprès des scouts (EdF et EU) du quartier. Notamment, les Coze et Jean Duriez-Maury, dont nous reparlerons, fréquentent le même lycée que Paul Vitry, EU de Passy II, avec qui ils s'amusent à faire du morse pendant les cours. Paul Vitry leur apporte ses programmes de réunion de patrouille et les deux troupes organisent quelques sorties en commun. Il leur apprend aussi, en 1919, les expressions de BA, pour désigner la bonne action quotidienne, et de VP (Visage Pâle), pour qualifier les non scouts ».

Dans les archives de Paul Coze, conservées à Riaumont, au Laboratoire Scout, on trouve un certain nombre de documents qui attestent de la passion de Coze ( ignorant les railleries) pour les Indiens, et qu’il transmettra aux Scouts de France de l’époque : ainsi des dessins datant de son enfance, représentant des scènes de la vie indienne dès 1909 (il a alors six ans !), et même l’exemplaire unique d’ «
Aventure d’un jeune chef indien », un journal qu’il rédige et dessine intégralement. ; des photos d’une soirée organisée par les SDF le 8 mars 1931, où Coze, portant un costume indien complet, plumes comprises, est impressionnant de majesté.

Le Père Sevin et la réfutation de l’indianisme
Le Père Sevin devine assez vite les dérives que peuvent entraîner des activités nées de la fascination qu’ exerce sur les boys-scouts, et dénonce ( quoique que très diplomatiquement ) le risque dès 1922 ( ce qui ne l’empêchera pas de parader en grande tenue de Sachem à Chamarande, le camp-école des Scouts de France, où son assistant n’est autre que… Paul Coze !).

«
Indianisme et Chevalerie », in Le Chef, juin 1922.
« Si je soutiens l’ indianisme, nos preux chevaliers vont, d’un geste dédaigneux, reléguer mes plumes d’aigle au fond des costumiers de mélodrame, et si je déclare que le Peau-Rouge n’est pas le dernier mot du scoutisme et de la civilisation, je vois déjà les tomahawks s’abattre sur mon cuir chevelu (…) Je réponds carrément à ta question : non, l’ Indien n’est pas le Premier Scout. Il ne l’est ni pour le corps, ni pour ses vertus morales, ni par ses qualités physiques.

Sans doute, depuis Fenimore Cooper et les récits de Buffalo Bill, une certaine littérature de jeunesse nous a inondés de romans extraordinaires, peuplés d’ indiens noblement drapés et dressés devant le lecteur en poses héroïques, hommes de paroles (…)Mais cela, ce sont les indiens de cinéma, des Peaux-Rouges à la Pierre benoit, des héros de feuilletons à Ofr95, majoration comprise ! La vérité historique est tout autre.(…) Baden-Powell lui-même note ironiquement dans sa gazette ( août 1924) : « J’ai eu l’occasion de faire connaissance avec le Peau-Rouge authentique : je ne l’ai pas vu tout à fait sous les couleurs dont l’histoire et le roman l’ont revêtu ! ».

Le Père Sevin continue par une critique de la religion indienne, qui pour lui n’est que naturalisme. Il conclut enfin de façon pragmatique son article, en conseillant son interlocuteur : « Pratiquement, si l’indianisme amuse tes gosses, laisse-les faire avec mesure. Que cela reste un jeu, un brin de folie qu’on se permet de temps à autre, même entre gens raisonnables (…). ».

Si le ton est courtois, et même humoristique, la décision du Père Sevin, et celle de la majorité de l’encadrement, reste ferme : l’ Indien ne doit pas supplanter le colon et surtout le chevalier comme modèle d’identification pour le jeune citadin catholique qui constitue l’essentiel des troupes des Scouts de France.

Indianisme et HJ
La Jeunesse Hitlérienne elle-même reprend et intégre le mythe des Indiens pour séduire les plus jeunes d’entre ses membres. On constate ainsi dans l’édition 1938 de l’almanach du mouvement, à la page 224, une des rares illustrations en couleur de l’ouvrage. Intitulée « Indianer, Cowboy und der Rabe Felix », elle a été dessinée par un gamin de quatorze ans, Heinz Ubenhardt et représente deux enfants costumés en Indien et en Cowboy, entourés d’animaux, dans une facture très naïve.

Plus loin, page 258, un conte ( «
der Kampf um’s Blockhaus ») nous narre une histoire d’ Indiens s’approchant par ruse d’un fortin, en se diisimulant derrière des buissons mobiles, et du combat qui s’ ensuit entre les habitants du fortin ( des colons occidentaux ) et une tribu.

Enfin, page 362, sur deux pages, il ne s’agit pas moins de douze petites vignettes dessinées au crayon qu’il s’agit de remettre dans le bon ordre, et racontant l’ histoire d’un jeune garçon du Far-West, sauvant les passagers d’une diligence d’une mort atroce en allant chercher la cavalerie, et où les Indiens, comme dans l'épisode précédent, tiennent le mauvais rôle.

V Déclin de l’indianisme
À partir de 1945, l’Indien fascine de moins en moins les adolescents. Ce modèle se retrouve poussé vers les pré-adolescents et les enfants (6-12 ans) qui continuent assidûment de poursuivre les diligences et de fumer le calumet de la paix.

Il faudra attendre 1973 pour que la branche Rangers (américanisme choisi pour remplacer « éclaireur ») relance la nostalgie du Far-West dans
Chiche…cap…dac, les rendez-vous de l’aventure, avec le récit de l’expédition mené par Lewis et Clark pour reconnaître les territoires à l’Ouest du Mississipi, en remontant le Missouri jusqu’au Pacifique. Les Indiens sont à peine mentionnés (‘ 13 août 1865 : conseil avec les Indiens Shoshone).

Pourtant, depuis 1950, le western, genre cinématographique, a popularisé mondialement la figure de l’Indien, tantôt barbare cruel, tantôt victime expiatoire de la cupidité et de la bêtise de l’Homme Blanc, avec John Wayne en symbole planétaire de cette nouvelle geste.

Dans
Soldat Bleu (1970), nouveau renversement : les scènes insoutenables de massacre des tribus par les Tuniques Bleues renversent à nouveau la tendance, et l’on apprivoise douloureusement l’idée que les Américains ont commis un génocide, tuant, violant, affamant des populations entières afin de s’approprier leurs terres. Nous sommes en pleine guerre du Vietnam, et le parallèle s’impose dans la contre-culture de la jeunesse, alors florissante. La veine s’ épuise et il faudra attendre plus de vingt ans pour, avec « Danse avec les loups » ou « Le dernier des Mohicans » pour que l’indianisme ait à nouveau droit de cité à Hollywood.

En 1971, le Signe de Piste, alors rebaptisé Safari-Signe de Piste, suit la tendance, et en trois ans, publie cinq titres évoquant le Far-West d’hier ou d’aujourd’hui :
Abraham le libérateur, Benjie Ream, La chevauchée de Yellowstone, Le retour du constable, Le pays des géants couchés

Si le scoutisme et les mouvements de jeunesse traditionnels délaissent désormais les références aux peuples amérindiens, il n’en est pas de même de l’autre grand vecteur de la culture tenace au Xxe siècle, je veux parler du rock et de ses dérivés.

En 1975, Queen, le groupe du légendaire Freddie Mercury, sort un album intitulé
A day at the races, dans lequel figure White Man, une composition du guitariste Brian May. Dans un climat oppressant et percussif imitant les rythmiques traditionnelles, sur un riff gras et ondoyant, le quatuor invoque le souvenir des guerres indiennes :

« And we made us our shoes
And we trod soft on the land
But the immigrants build roads
On our blood and sand (…)

Oh the red man knows war
With his hands and his knives
On the bible you swore
Fought your battles with lies (…)

Leave my body in shame
Leave my soul in disgrace
But by every God’s name
Say your prayers for your race (…). »

Le groupe folk-rock America intitule un de ses albums les plus célèbre
« A horse with no name » et met une photo d ‘ Indiens sur la pochette. Les paroles distillent insidieusement une nostalgie pour les croyances des premiers Américains, et une condamnation des habitudes des Blancs :

« After nine days I let the horse run free
'Cause the desert had turned to sea
There were plants and birds and rocks and things
there was sand and hills and rings
The ocean is a desert with it's life underground
And a perfect disguise above
Under the cities lies a heart made of ground
But the humans will give no love »

The Cult, le groupe post-new-wave et crypto-metal de Ian Astbury (vocals )et Billy Duffy (guitares), sort lui aussi en 1992
« Ceremony », avec des chansons comme Indian et présente cet opus ainsi : « The most well-rounded of all Cult albums to date, Ceremony combines elements of each earlier album in a cohesive blend of solid hard driving rock, Indian themes and intense emotion ».

Les musiciens de Rage Against The Machine, dès 1994, utilisent clips et concerts pour soutenir la cause de Leonard Peltier, un leader indien de la révolte de Wounded Knee, qui fut réprimée dans le sang et avec des moyens militaires par le gouvernement américain. Enfin un bluesman sioux, John Trudell, dont la femme et les enfants ont brûlé vifs en 1979 dans leurs maisons quelques heures après qu’il ait brûlé le drapeau américain devant le siège du FBI.

Le monde a finalement changé, et pour une fois, dans le bon sens : la culture indienne est désormais analysée et disséquée dans les universités américaines, et les lointains descendants de Sitting-Bull, via une exonération fiscale des réserves indiennes, assistent à un engouement sans précédent pour leur peuple : on voit désormais de braves citadins blancs demander à appartenir à une tribu…

Après deux cent cinquante années de guerre, de génocide, de massacre et d’ apartheid, les Hommes Rouges sont toujours là , et incarnent encore le rêve de liberté des adolescents.

©2004 Alain Jamot