Raiders-Scouts et Signe de Piste
Alain Jamot

Pour le lecteur d'aujourd'hui des SDP, il est une catégorie qui reste mystérieuse : celle des Raiders-Scouts. Foncine, Labat et les autres auteurs qui mettent en scène ces unités ne s'embarrassent pas d'explications techniques ou historiques : les romans avaient valeur apologétique, et servaient autant au recrutement qu'à l'entretien de la flamme.

Cinquante années plus tard, il est assez difficile de rassembler des informations sur ce qui fut sans doute (avec les patrouilles libres), la dernière grande innovation des Scouts de France au sein de la tradition.

Les origines

Au sortir de la guerre, en 1945, l'Association des Scouts de France est en piteux état : elle tente de faire oublier la coupable indulgence envers le régime de Vichy de certains de ses membres. Les effectifs augmentent, la qualité baisse ; les chefs revenus de captivité, ou dégoûtés par cinq années funestes, raccrochent et désertent le mouvement.

Le scoutisme perd de son urgence, et ses mythes fondateurs (chevaliers, indiens, reconquête chrétienne...) ont pris un sacré coup de vieux. Pour des gosses qui découvrent dans les journaux ou aux actualités cinématographiques Hiroshima, Nagasaki, Dachau et Buchenwald, le scoutisme de 1930 ne promet plus grand-chose. Le monde a tremblé et changé, les troupes américaines stationnées en france permettent d'entrevoir un autre univers, dynamique et coloré, à des années-lumières du train-train franchouillard.

En 1947, au moment où Foncine dirige la revue du mouvement en compagnie de Joubert, un ancien officier issu de la Résistance pointe ses godillots et devient Commissaire National Eclaireur. Il s'appelle Michel Menu : conscient de la situation, il cherche, s'informe, et s'inspirant des Eagle Scouts américains destinés au 15-17 ans, il lance la formule Raiders-Scouts en 1949.

La méthode

Les mouvements scouts ont toujours eu du mal à retenir les 15-17 ans. Idéalement, le scoutisme de Baden-Powell correspond aux garçons de 12 à 15 ans. Au-delà, l'enthousiasme s'étiole, la fascination s'émousse, la sexualité naissante perturbe l'adolescent. Dans une société où nul exutoire n'est possible de ce côté, il faut sublimer en proposant autre chose.

Dans les années 20 et 30, il s'agit du Chevalier de France. L'ado est adoubé au cours d'une reconstitution de cérémonie chevaleresque, où l'aspect religieux prépondérant doit suffisament marquer le nouvel initié pour qu'il ne pense plus à des activités jugées coupables sous les tentes (grande peur des bien-pensants des années 20).

En 1945, ça ne marche plus. Michel Menu propose de reprendre la formule en donnant aux gosses les moyens de réaliser leurs rêves américains et exotiques : judo (alors d'un ésotérisme absolu...), sports mécaniques, parachutisme, transmissions... le tout enrobé d'une mystique du Chef empruntée à l'univers commando, alors très en vogue dans les publications destinées à la jeunesse, et dont le bérêt vert aux deux rubans noirs est l'emblême.

Ainsi, après la 1ère classe (précédée de létat d'apirant puis du brevet de deuxième classe), le scout s'engage dans un programme technique serré, au cours d'activités exigeantes : sauvetage, travail social, secourisme en situations réelles et surtout raids, de 24 heures, seul, à la boussole (suis un azimuth et n'en dévie pas !), sans parler...

L'accueil des gosses est enthousiaste, et jusqu'en 1960, le feu sacré se répand. Malheureusement, cette approche élitiste, réservée aux meilleurs, aux plus décidés, aux plus courageux, désespère le gros des troupes et bon nombre d'éclaireurs se sentent exclus du jeu.

On crée alors un scoutisme à deux vitesses, les troupes raiders, encensées, citées en exemple, et les autres, vivotant dans un scoutisme de papa poussiéreux, malgré une tentative de programme d'entraînement menant aux Raiders : les divisions Kim. D'où rancoeurs et déceptions chez les Eclaireurs.

Et cette méthode, plutôt que de régénérer celle des Scouts de France, accélère sa décomposition et son délabrement. En 1964, les Raiders SDF disparaissent, ainsi que la méthode traditionnelle. Le mythe du Raider exalté dans les Signe de Piste n'aura pas duré vingt ans...

Les dérives

On a beaucoup reproché aux Raiders leur fascination pour le commando, le parachutiste... Mais comment aurait-il pu en être autrement dans les années 50-60 ? La France, ivre de son mythe colonial, dernier vestige moribond de sa grandeur passée, sort de l'Indochine pour plonger dans le drame algérien. La droite conservatrice, berceau naturel du scoutisme catholique, encourage et applaudit cette apologie permanente du Défenseur de l'Occident Chrétien.

Alors bien sûr, certaines unités dérapent, des confusions et des raccourcis trompeurs naissent, et plus d'un ancien Raider de 18 ans a probablement flirté avec les thèses de l'OAS...

La lecture du manuel officiel des Raiders-Scouts ramène pourtant  à une plus juste appréciation des choses : Menu cite le militaire, l'officier commando comme modèle d'identification. Mais pas plus que Baden-Powell en 1907 dans Scouting for Boys ou Pierre Delsuc en 1938 dans Etapes. Il ne fait qu'adapter à l'époque, plus dure et plus sensationnaliste, la grille de lecture du scoutisme, et ajoute à la liste des exemples proposés à l'édification des jouvenceaux le scientifique, le syndicaliste, le militant d'Action Catholique, le jeune couple, exemples que l'on ne peut qualifier de fascistes ou réactionnaires qu'avec la plus extrême mauvaise foi...

Et si ambiguités il y eut, chez les Raiders, elles ne sont, ni plus ni moins, que celle du scoutisme catholique, d'hier et d'aujourd'hui...

Michel Menu


Michel Menu reste l'un des personnages les plus flamboyants du scoutisme français : résistant, officier décoré, ingénieur, grande gueule, il développe un style brutal et cassant, entre Bigeard et Saint-Ignace de Loyola, qui séduit autant qu'il révulse...

Il vilipende la IVème République, les combines politicardes et les compromissions, au risque d'un certain poujadisme haut-de-gamme. Au sein de la direction des SDF, il ne fait pas l'unanimité : les Raiders sont trop élitistes, trop hautains et donneurs de leçons... Car enfin, Menu demande quand même à des gosses de quinze ans des vertus que peu d'adultes faits parviennent à pratiquer : idéal de performance, d'abnégation, d'excellence, que ce soit pour la technique, la spiritualité ou l'éthique...

Et l'homme, lorsque l'on pratique son oeuvre (assez importante, voir bibliographie) révèle une personnalité complexe, mouvante et peu disposée au compromis : admirateur de la technique et de la performance industrielle (nous sommes en 1950 !), il pourfend la Ville et ses corruptions et tentations ; critique infatiguable de la masse et de la démocratie moutonnière, il encense le syndicalisme, l'engagement et cite l'Union Soviétique et l'Armée Rouge en exemple !!!...

On devine chez lui une inquiétude métaphysique, un doute fondamental sur l'orientation de nos sociétés occidentales. A l'instar d'un Xenakis ou d'un Pierre Schaeffer (dont il partage le style littéraire à l'emporte-pièce), il admire le progrès mais déplore son absence de dimension spirituelle.

Il n'est pas sans rappeller le pessimisme aristocratique d'un René Guénon ou d'un Julius Evola, hantés par le mythe de l'Homme Total, réconcilié avec le Cosmos dans un mysticisme guerrier, fondé sous les auspices d'une Tradition à jamais perdue...

Apôtre d'une virilité sans concession, il anîme en 1964 la révolte contre la réforme des Scouts de France, l'association à laquelle il n'appartient quasiment plus. Avec Joubert, Delsuc et quelques autres acteurs historiques, il fonde une revue (Réflexions de Scoutmestres), s'agite, vitupère, affronte la nouvelle direction et conteste le redécoupage de branche 12-14 ans et 15-17 ans, alors que celui-ci n'est que l'aboutissement de l'impasse Raiders.

Mais il ne suivra pas, lorsque le schisme sera inéluctable, Joubert aux Scouts d'Europe ou Delsuc aux Scouts Unitaires de France. Il crée, en 1969, les Goums. Petit groupe destiné aux jeunes adultes (dont un fils Joubert), celui-ci s'inspire des Cadets de Doncoeur que Menu a pratiqués avant-guerre : les Goums partent en raid à quelques uns, pour traverser les Causses, dans une démarche de dépouillement total.

Menu boucle la boucle : débarrassé de la pédagogie, de l'uniforme, de la hiérarchie et enfin du scoutisme lui-même, il débouche sur une expérience quasi-mystique de dépassement de soi par le dépouillement et l'épreuve, une sorte d'hybride anachronique Nietzsche/Pères du Désert improbable mais terriblement séduisant...

A plus de 80 ans désormais, il continue sa marche vers un idéal de moine-soldat, non pas dans sa glorification sulpicienne, mais dans sa réalité ingrate, détaché de tout et affirmant sa mâle singularité dans le silence et la brûlure du désert...

Les survivances

Que reste-t-il des Raiders-Scouts de nos jours, soit 54 ans après leur création ? Après la réforme de 64, la méthode et les unités disparaissent. L'aspect technique repris par les Pionniers, il semble que la dernière innovation majeure pédagogique des SDF soit vouée à la nostalgie, ou à l'oubli.

Mais dans le scoutisme, à la différence du monde réel, l'histoire se répète: constatant un affaiblissement de l'investissement des 15-16 ans, les Scouts d'Europe (FSE) ressortent la méthode et se réclament abondamment de son fondateur. Au cours des années 90, la direction du mouvement propose aux patrouilles un nouveau challenge : devenir patrouilles cimes, avec épreuves spéciales et tout le toutim... Et, à l'intérieur de cette nouvelle pédagogie, la possibilité pour les eclaireurs de 1ère classe de devenir Raider-Scout. Le prestige du bérêt vert joue toujours, ainsi que l'attraction parfois équivoque de l'attirail paramilitaire. La formule reprend du service, telle quelle était pratiquée autrefois. Comme si deux-trois choses ne s'étaient point déroulées dans une histoire encore chaude...
(http://www.scouts-europe.org/grandir/eclaireurs/6-coin-maitrise/cimes-raider/index.shtml)

Une petite asso, les Randscouts et Ranguides, issue des SDF, décide de relancer la proposition raider en supprimant la référence religieuse, et en accentuant la dimension technologique. Les troupes affichent un important parc mécanique (4X4, Land Rovers, Zodiacs...) et proposent des raids prestigieux : Finlande, Cercle Polaire, Bosnie avec des humanitaires, Asie centrale...On peut se demander toutefois si cette fascination pour l'exploit motorisé n'occulte pas la dimension écologique omniprésente chez les fondateurs (de BP à Menu en passant par Paul Coze), et si un certain élitisme ne découlerait pas de cela... En tous cas, l'asso se développe et revendique déjà 600 membres.
(http://www.randscouts.com)

Les Scouts Europ-Jeunesse (proches du GRECE), implantés surtout dans le Nord de la France, parfois sous d'autres appellations  et dont Jean-louis Foncine est un fervent partisan, ont intégré les Raiders comme dernière étape du parcours normal du Scout, à savoir Petit-Loup, Cadet, Horde et enfin Raider. Ils tournent le dos eux-aussi à toute la dimension chrétienne du scoutisme traditionnel issu des SDF et s'appliquent davantage à stimuler le goût des traditions européennes chez leurs jeunes membres, non sans arrière-pensées idéologiques...

Enfin une asso du Nord elle aussi, intitulé tout simplement les Raiders mais qui pratique en réalité un scoutisme très plan-plan. Ce groupe a ceci de particulier qu'il vient en fait d'une nébuleuse post-baba cool à tendance Tolkien et qui, progressivement (et via une rencontre avec Dalens et Foncine et probablement un putsch intérieur) s'est mise à la méthode scoute. Il semble que la dimension héroïque du raiderisme soit évacuée au profit d'un retour archaïsant au mythe Chevalier de France des années 20 via leur Maison de Chevalerie...
(http://www.ifrance.com/Raiders/)

N'oublions pas, pour conclure, l'étranger : la Belgique et le Québec ont eu leurs Raiders dans les années 50 et désormais, ce sont les Argentins qui se réclament eux aussi de la géniale intuition de Michel Menu.
(http://ar.geocities.com/bpsa_ar/page30.html)



Bibliographie

Michel Menu:

Scoutisme et engagement, une route scoute (Nouvelles éditions latines, 1960)

Le CP et son gang (Presses d'Ile-deFrance, 1962)

Art et technique du scoutmestre : psychopédagogie objective dans les groupe moyens d'adolescents (Delachaux et Niestlé 1966)

Le CP dans l'aventure scoute  (Presses d'Ile-deFrance, 1981)

Un scoutisme de plein vent (CLD 1990)

Chefs de patrouille : comment entraîner sa patrouille vers les sommets (Interscouts 1991)

Raiders Scouts (Presse d'Ile-de-France 1955- réédition 1978 disponible chez Elor- illustration de Pierre Joubert)

Dans le désert au pas des Goums (Le Sarment-Fayard, 1990)

Une expérience de liberté (Le Sarment-Fayard, 1990)

Repères (C.L.D., 1998)

Aventure vraie avec les Raiders-Scouts (CLD 1998)


Frère Etienne ROZE

Spiritualité des raids Goums dans le désert (Editions Cantagalli (Italie), 1994)


Jean-Louis Foncine

Scouts du monde entier (Bias 1955)

Les Forts et les Purs (Signe de Piste)


Pierre Labat

Deux Rubans Noirs (Signe de Piste)