(publié il y à quelques temps lui aussi sur un autre site, nous ne résistons pas à la tentation de le rendre disponible à nouveau, un texte ayant une fâcheuse tendance à vieillir dès lors qu'il n'est plus lu...)

Prince Eric versus Prinz Erik !


Alain J. / Karl
   
 
Il était une fois un français qui avait écrit un article sur la jeunesse  hitlérienne, et qui l’avait envoyé à un allemand, bon connaisseur en histoire des mouvements de jeunesse en Allemagne. Ce dernier, voyant une citation de Serge Dalens ( la fameuse entrevue entre les Loups et un groupe HJ in Le Prince Eric) fut pris soudain d’un doute.

N’écoutant que son courage, il se précipita vers sa bibliothèque et s’empara de son édition 1948 de Prinz Erik. Et là, il ne put que réprimer un cri d’horreur: on avait falsifié le texte! Pas de Jeunesses Hitlériennes !!!

A la place, un autre groupe, ND, soit NeuDeutschland , le nom d’une organisation de jeunesse catholique romaine, encore existante aujourd’hui , fondée en 1919 et interdite durant le IIIème Reich ( en 1938, malgré la loi du 1er Décembre 1936 sur la HJ, qui devient le mouvement national unique et obligatoire de la jeunesse).

Il se souvînt alors que le traducteur de Serge Dalens pour la succursale d’Alsatia à Fribourg se nommait Adolf Hechelmann, et que si celui-ci était abbé, il avait aussi été membre de NeuDeutschland ( dont certains membres étaient amis d’Hans et Sophie Scholl, exécutés pour avoir animé le groupe antinazi La Rose Blanche de Munich.)

Le français, voulant vérifier par lui-même, tomba lui aussi de sa chaise à réception des pages scannées de l’édition allemande: brusquement les Loups traînaient dans le métro berlinois, allaient à la Messe avec leurs nouveaux amis, et surtout, certains personnages changeaient de nom, et d’interlocuteurs ! Ainsi le malheureux Franz (François) von Waldenheim devint Horst von Kirchbach, et ne devisait plus avec Patrick, mais Christian, et si Franz était un simple membre de la HJ, Horst lui était promu Gruppenfûhrer, soit l’équivalent d’un chef de troupe!

Et on retrouvera le même Horst dans Eriks Tod (La Mort d’Eric) face à Christian, et non Franz...

L’allemand avoua alors qu’il comprenait brusquement pourquoi les références à un certain Franz von Waldenheim lui échappaient complètement sur un certain site consacré au Signe de Piste ...

Le français et l’allemand décourirent également que sur l’illustration de Joubert de 1941( édition française), les brassards nazis et les foulards HJ étaient là. Mais pas dans les rééditions successives: plus de brassards ni de foulards, seuls les casquettes/képis subsistaient, et cela jusqu'en 1971...

Les deux compèrent se demandèrent alors les raisons de tels changements dans le texte. S’ils connaissaient tous deux la distance entre une traduction littérale ( fidèle mais sans charme ou lourdaude) et une adaptation ( souvent nécessaire pour recréer un univers, particulièrement dans la fiction), ils ne s’expliquaient pas les trop nombreux et trop importants changements.

On évoqua un scrupule de Dalens, voulant gommer les références au nazisme dans un souci d’apaisement ( nous sommes alors en 1948 ). Mais pourquoi les éditions françaises gardaient-elles alors l’épisode de la rencontre avec la HJ et se contentaient-elles de substituer « chef allemand » à « chef hitlérien », sans aucune note d’explication à l’attention des jeunes lecteurs français ?

L’allemand demanda innocement s’il ne fallait pas voir un reflet de l’engagement politique douteux de Dalens dans ses vieux jours. Le français lui répondit que c’était peu probable, que l’auteur avait sans doute voulu rester fidèle à ce qu’il écrivait en  février 1939, à Saint-Nicolas de Megève.

Mais il n’était pas complètement convaincu lui-même. Il n’aimait pas les procès d’intention, surtout quand le principal intéressé ne pouvait plus se défendre...le doute s’installa...

Si ce n’était l’auteur, alors les traducteurs ( car un certain Roger Guiscard faisait son entrée aussi...).. Trop de libertés prises par ces derniers? Mais les traductions restèrent disponibles pendant quarante ans! Dalens pouvait-il l’ignorer, lui que l’on savait germanophone ( traducteur occasionnel de Franz Weiser, un jésuite autrichien auteur de livres pour adolescents) et que l’on devinait fidèle et scrupuleux gardien de sa création? L’approuvait-il formellement ?

Mystère...Mystère qui s’épaissit chaque jour. Après les préfaces successives (élégamment qualifiées de couleurs du temps) du Prince Eric, variant selon les aléas de la politique d’alors, voilà que le deuxième volume de la saga livrait lui aussi son quota d’énigme , cette fois d’outre-rhin.

L’allemand ajouta qu’il existait également deux traductions du Bracelet de vermeil-Der Goldene Armreif et du Relais de la Chance au Roy-Das alte Posthaus...Encore des surprises?

Ainsi donc, le Signe de Piste rejoignait l’autre littérature, celle sans illustrations de Joubert, dans son même enchevètrement de versions, de sous-textes, sous-entendus, secrets, sincérités successives qui font le charme et la fortune des professeurs de littérature comparée...

Ce qui, tout compte fait, ne les surprenait pas tant que ça...qu’allaient-ils encore découvrir...

Remerciements  à Vincent, Yan, Mic et les autres pour nous avoir aidé  à comparer les différentes versions françaises.

Remerciements spéciaux au Professeur Arno Klönne, LE spécialiste allemand des mouvements de jeunesse qui a bien voulu répondre aux questions de Karl.

P.S: "Encore un rebondissement sur Prinz Erik ! Hechelmann le traducteur était lui aussi auteur SDP puisqu'il publia le SDP n°111 Le voyage du roi Sigurd en 1957, lorsque Dalens et Foncine dirigeait déjà la collection. Dalens le connaissait donc, lui ou son travail de traduction...Pour embrouiller le tout, une analyse texte allemand/néerlandais ( car Sigurd à été traduit là-bas) révèle une grande disparité dans le style et parfois le contenu du roman d'Hechelmann, car la traduction batave a été faîte à partir du texte français et non de l'original allemand ! Le mystère Prinz Erik ne relèverait-il pas de traductions baclées, sous-traitées à des tâcherons de la littérature populaire ?"